Par Elisha Bajemon, Ingénieur IA chez TW3 Partners. Dernière mise à jour : 2 octobre 2026.

En bref

L’analyse des offres d’un appel d’offres par l’IA extrait les éléments de chaque réponse, les rapproche des critères annoncés et prépare un tableau que l’acheteur note lui-même. L’assistant cite la page qui justifie chaque constat, signale les écarts avec le règlement de la consultation et liste les pièces manquantes ; la note, le classement et l’élimination restent des décisions de l’acheteur. Selon le document 2024, les chiffres des marchés publics de l’Observatoire économique de la commande publique (mars 2026), 223 383 marchés ont été recensés en 2024 pour 233,3 milliards d’euros.

Le Code de la commande publique impose des critères annoncés dans les documents de la consultation (article R2152-11), pondérés en procédure formalisée (R2152-12) et appliqués pour classer les offres (R2152-6), sous le principe d’égalité de traitement de l’article L3. Un acheteur privé n’est pas tenu par ce code, mais les mêmes précautions protègent sa décision. Un premier projet se cadre sur une consultation close, en comparant le tableau de l’assistant avec l’analyse humaine déjà faite.

1. Que fait un assistant d’analyse des offres, et que ne fait-il pas ?

Un assistant d’analyse des offres désigne un logiciel fondé sur un modèle de langage qui lit les réponses reçues à une consultation, en extrait les éléments utiles à l’évaluation, les rapproche des critères et des exigences du dossier de consultation et produit un tableau de synthèse dont chaque case renvoie à la page du document source. Il ne remplace ni la commission d’appel d’offres ni l’acheteur : il prépare leur lecture.

La règle tient en une phrase : l’assistant produit des constats vérifiables, l’acheteur produit des jugements. Un constat, c’est « délai d’intervention annoncé : quatre heures, page 12 du mémoire » ; un jugement, c’est la note attribuée à ce délai au regard du critère et de sa pondération. La fiche technique L’examen des offres de la Direction des affaires juridiques du ministère de l’Économie (mise à jour du 1er avril 2019) décrit deux phases, écarter les offres irrégulières, inacceptables ou inappropriées, puis classer les autres selon les critères. Le tableau répartit les tâches le long de ces phases.

ÉtapeCe que fait l’assistantCe qui reste à l’acheteur
RecevabilitéVérifie la présence des pièces exigées, signale un format non conforme ou une signature manquante quand le règlement l’exigeQualifier l’offre d’irrégulière, décider d’une régularisation (R2152-2)
Lecture du mémoire techniqueExtrait, par critère et sous-critère, les éléments de réponse avec leur pageApprécier la qualité de la réponse
ComparaisonConstruit le tableau par critère, repère les écarts avec le règlementNoter, pondérer, classer (R2152-6, R2152-12)
PrixRapproche le bordereau des prix du détail estimatif, signale les incohérencesRepérer une offre anormalement basse et demander les justifications (R2152-3)
Questions aux candidatsPropose des questions là où la réponse est absente ou ambiguëDécider de les poser, à égalité entre candidats
RapportPrépare les constats et leurs référencesRédiger les motifs du choix et du rejet (R2184-2, R2181-3)

2. Comment l’IA mène l’analyse des offres d’un appel d’offres ?

L’analyse se déroule en trois temps, extraction, mise en regard, synthèse, et chaque temps produit un résultat que l’acheteur contrôle avant de passer au suivant.

Que lit l’assistant dans un mémoire technique ?

Il lit le mémoire page par page et en extrait les affirmations qui répondent aux exigences du cahier des charges : moyens humains, méthode, délais, références, engagements de service. Chaque affirmation est conservée avec sa page et, si possible, le passage exact. Les tableaux et les annexes comptent comme des pages à part entière, car les engagements chiffrés s’y trouvent souvent. Quand une exigence n’a pas de réponse, l’assistant l’indique au lieu de la déduire.

À quoi ressemble le tableau de synthèse par critère ?

Le tableau comporte une ligne par exigence ou sous-critère et une colonne par candidat. Chaque case contient l’élément de réponse, la page et un statut descriptif : réponse complète, partielle, absente ou hors sujet. Ce statut n’est pas une note. La fiche de la DAJ rappelle que l’acheteur « applique alors une méthode de notation, qui, contrairement aux critères, n’a pas à être précisée dans les documents de la consultation » : la notation est son acte propre.

Comment repère-t-il les écarts et les pièces manquantes ?

L’assistant compare la liste des pièces exigées avec les pièces déposées, puis chaque exigence technique avec la réponse apportée. Il en sort trois listes : pièces manquantes, exigences sans réponse, contradictions internes (un délai de 48 heures dans le mémoire et de 72 heures dans l’annexe de service). Il propose ensuite des questions aux candidats. Les poser relève de l’acheteur, car la régularisation « ne peut être l’occasion pour le soumissionnaire d’améliorer son offre sur des points dont la régularité n’est pas en cause », selon la même fiche.

3. Quel cadre impose le Code de la commande publique ?

Le code encadre l’analyse des offres par des règles antérieures à l’IA, qui s’appliquent telles quelles à l’acheteur qui s’en sert. L’article L3 pose l’égalité de traitement des candidats, la liberté d’accès et la transparence des procédures. L’article L2152-7 attribue le marché à l’offre économiquement la plus avantageuse « sur la base d’un ou plusieurs critères objectifs, précis et liés à l’objet du marché ou à ses conditions d’exécution » et, dans sa version en vigueur depuis le 22 août 2026, exige qu’au moins un critère prenne en compte les caractéristiques environnementales de l’offre.

Quatre règles du chapitre Examen des offres (articles R2152-1 à R2152-13) conditionnent le paramétrage d’un assistant :

  • les critères et leurs modalités de mise en œuvre sont indiqués dans les documents de la consultation (R2152-11) : l’assistant travaille sur une grille connue des candidats avant le dépôt ;
  • en procédure formalisée, les critères sont pondérés ou hiérarchisés (R2152-12) ; la fiche de la DAJ recommande la pondération aussi en procédure adaptée, qui représente, selon l’Observatoire économique de la commande publique (mars 2026), 54,34 % des marchés déclarés au-delà de 40 000 euros HT, contre 34,25 % pour l’appel d’offres ouvert ;
  • les offres régulières, acceptables et appropriées sont classées par ordre décroissant en appliquant les critères (R2152-6) ;
  • la régularisation d’une offre irrégulière ne peut modifier ses caractéristiques substantielles (R2152-2).

Deux obligations de traçabilité donnent à l’assistant son utilité principale. Au-dessus des seuils européens, le pouvoir adjudicateur établit un rapport de présentation (R2184-1) qui comporte le nom des soumissionnaires dont l’offre a été rejetée et les motifs de ce rejet, ainsi que le nom du titulaire et les motifs du choix de son offre (R2184-2). L’acheteur notifie aussi à chaque candidat évincé les motifs du rejet (R2181-1 et R2181-3), dans un délai de 15 jours sur demande en procédure adaptée (R2181-2). Un tableau dont chaque constat renvoie à une page rend ces motifs plus faciles à écrire et à défendre.

Enfin, l’article L2132-1 interdit à l’acheteur de communiquer « les informations confidentielles dont il a eu connaissance lors de la procédure de passation, telles que celles dont la divulgation violerait le secret des affaires ». Un assistant qui envoie les mémoires à un service tiers, hors contrat et hors du périmètre de l’acheteur, est incompatible avec cet article.

4. Quelles précautions pour un acheteur privé ?

Un acheteur privé n’est pas soumis au code, mais trois de ses règles protègent sa propre décision : écrire la grille de critères et leur poids avant l’ouverture des réponses, parce qu’un assistant paramétré après coup produit un tableau orienté par les offres déjà lues ; poser les mêmes questions de la même façon à tous les fournisseurs, pour que le tableau reste comparable d’une colonne à l’autre ; conserver un journal de qui a lancé l’analyse, sur quels documents, avec quel résultat et quelles corrections. Quand le règlement de la consultation comporte une clause de confidentialité, elle engage le prestataire qui héberge l’assistant comme l’acheteur : où sont stockées les offres, qui y accède, sont-elles réutilisées.

5. Comment garantir la fiabilité d’une analyse par l’IA ?

La fiabilité repose sur la citation de la page, la validation humaine de chaque constat utilisé et la traçabilité des opérations. La citation rend chaque case vérifiable en quelques secondes ; un constat sans page est un constat à supprimer. L’acheteur relit les cases qu’il reprend dans ses notes et son rapport, corrige celles qui sont fausses, et ces corrections sont conservées. Le journal garde la version du modèle, les documents lus, le tableau produit et les modifications apportées.

Le règlement (UE) 2024/1689, dit AI Act, publié au Journal officiel de l’Union européenne le 12 juillet 2024, ne range pas l’analyse des offres parmi les domaines à haut risque de son annexe III (biométrie, infrastructures critiques, éducation, emploi, services essentiels, répression, migration, justice et processus démocratiques). Son article 4, applicable depuis le 2 février 2025, impose « un niveau suffisant de maîtrise de l’IA » au personnel qui utilise le système ; selon la page de la Commission européenne consacrée au règlement (mise à jour le 3 août 2026), les règles de transparence s’appliquent depuis août 2026 et les obligations propres aux systèmes à haut risque de l’annexe III à partir du 2 décembre 2027.

Les mémoires techniques contiennent des données personnelles (CV, références nominatives) ; la CNIL rappelle dans ses recommandations du 7 février 2025 que « lorsque le RGPD est applicable, les données des personnes doivent être protégées ». Dans leur note exploratoire sur l’IA agentique du 20 juillet 2026, la CNIL et le Conseil de l’IA et du Numérique recommandent une traçabilité qui identifie, pour chaque tâche, « les données personnelles mobilisées, les agents intervenus, les services tiers sollicités, les échanges réalisés ainsi que leur chronologie », et observent que la seule présence d’une intervention humaine en sortie « ne suffit pas nécessairement » à écarter la qualification de décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé au sens de l’article 22 du RGPD : l’acheteur doit pouvoir montrer qu’il a lu, corrigé et noté lui-même.

6. Une méthode illustrée : hypothèse d’une consultation à cinq offres

À titre d’illustration de méthode, et non de cas vécu, prenons une direction achats qui reçoit cinq offres pour un marché de maintenance d’équipements, avec trois critères pondérés (valeur technique 50 %, prix 40 %, performance environnementale 10 %) et six sous-critères techniques annoncés.

  1. Grille. L’acheteur saisit critères, sous-critères, poids et pièces exigées. L’assistant ne connaît que cette grille.
  2. Lecture. Les cinq mémoires sont lus ; pour chaque sous-critère, l’assistant renvoie l’élément de réponse et sa page. Sur un sous-critère, deux candidats n’ont rien écrit : les cases restent vides.
  3. Contrôles. Il signale une pièce manquante chez un candidat et une contradiction interne chez un autre.
  4. Questions. Il propose quatre questions ; l’acheteur en retient deux, les adresse dans un délai identique, et traite la pièce manquante selon le règlement de la consultation.
  5. Notation. L’acheteur note chaque sous-critère à partir du tableau, rédige les motifs, et le rapport de présentation reprend les pages citées.

Le cas publié par TW3 Partners sur l’analyse des offres reçues par un acheteur applique ce principe : chaque réponse est classée exigence par exigence, avec la page qui justifie le verdict, dans une matrice de couverture comparable d’un fournisseur à l’autre.

7. Quelles étapes pour un premier projet ?

Un premier projet se cadre sur une consultation close, dont l’analyse humaine existe et sert de référence.

  • Choisir une ou deux consultations passées, avec leurs offres, leur règlement et le rapport d’analyse déjà produit.
  • Écrire la grille telle qu’elle figurait dans les documents de la consultation, sans l’améliorer.
  • Faire produire le tableau par l’assistant et le comparer ligne par ligne avec l’analyse humaine : constats exacts, faux, manquants. Ce comptage donne le taux d’erreur réel sur les documents de l’organisation.
  • Fixer le circuit de validation : qui relit, ce qui est conservé, ce qui entre dans le rapport de présentation.
  • Vérifier l’hébergement et le contrat au regard de l’article L2132-1 et du RGPD, et organiser la formation prévue par l’article 4 de l’AI Act.

Ce mouvement dépasse les directions achats privées. Selon Acteurs Publics (19 février 2026), la feuille de route 2026-2027 du système d’information des achats de l’État prévoit la généralisation d’« outils d’aide à l’analyse des offres reçues des entreprises » testés en 2025 par la Direction des achats de l’État. Le communiqué du ministère de l’Économie du 16 février 2026 sur le lancement du Conseil national de la commande publique rappelle l’échelle : 233 milliards d’euros de marchés annuels et 130 000 acheteurs publics. L’analyse des offres d’un appel d’offres par l’IA ne change pas qui décide ; elle change le temps que l’acheteur passe à chercher l’information et celui qu’il garde pour la juger.

8. FAQ

L’IA peut-elle noter les offres à la place de l’acheteur ?
Non. Le code confie le classement des offres à l’acheteur (article R2152-6) et la méthode de notation est son acte propre. L’assistant prépare les constats, cite les pages et signale les écarts ; la note et les motifs restent écrits par l’acheteur.

Un assistant d’analyse des offres relève-t-il des systèmes à haut risque de l’AI Act ?
L’annexe III du règlement (UE) 2024/1689 ne mentionne ni l’analyse des offres ni les achats. Le classement d’un système dépend toutefois de sa finalité et de son contexte d’usage, et s’instruit cas par cas. L’article 4 sur la maîtrise de l’IA s’applique à tout déployeur depuis le 2 février 2025.

Que devient le secret des affaires quand un modèle lit les offres ?
L’article L2132-1 interdit à l’acheteur de communiquer les informations confidentielles reçues pendant la procédure. L’assistant doit fonctionner dans un périmètre contractuel et technique maîtrisé par l’acheteur, sans réutilisation des offres à d’autres fins.

Faut-il annoncer l’usage de l’IA dans les documents de la consultation ?
Le code impose d’annoncer les critères et leurs modalités de mise en œuvre (R2152-11) ; la méthode de notation n’a pas à l’être, selon la fiche de la DAJ. Un outil de lecture ne constitue pas en soi un critère d’attribution. Le mentionner dans le rapport de présentation, avec le circuit de validation suivi, reste cohérent avec le principe de transparence de l’article L3.

Comment mesurer la fiabilité de l’assistant avant de s’en servir ?
En le faisant travailler sur une consultation close dont l’analyse humaine existe, puis en comptant les constats exacts, faux et manquants, ligne par ligne. Ce taux d’erreur mesuré sur les documents de l’organisation vaut mieux que toute promesse générale, et se mesure à nouveau à chaque changement de modèle.

9. Pour aller plus loin

10. Sources